Description
Le pont de Brooklyn est né d’un accident survenu à quelques pas d’ici. Le 28 juin 1869, au débarcadère du ferry de Fulton, John A. Roebling, qui venait d’en arrêter les plans, eut le pied écrasé par un bac ; il mourut du tétanos le 22 juillet. Son fils Washington ouvrit le chantier en janvier 1870 et le conduisit jusqu’à ce que la maladie des caissons le laisse invalide ; Emily Warren Roebling, sa femme, transmit dès lors ses instructions et assuma une large part de la direction des travaux. Une vingtaine d’ouvriers y perdirent la vie. Le 24 mai 1883, le pont franchit l’East River d’une seule portée de 486 mètres, la plus longue du monde pour un pont suspendu jusqu’en 1903, entre deux tours de granit et de calcaire percées d’arcs en ogive. Il reliait alors deux villes : Brooklyn ne fut rattachée à New York qu’en 1898.
La photographie se tient au ras du sol, derrière la clôture de bois et le grillage de la promenade. Elle superpose deux étages. En haut, le tablier entre par l’angle du cadre, face à la tour de Manhattan et aux gratte-ciel du sud de l’île, One World Trade Center en tête. En bas, la même scène, retournée dans une flaque, plus sombre et plus dense, comme une épreuve tirée à l’envers. Le ciel lourd filtre une lumière chaude qui donne à l’ensemble la tonalité d’un vieux tirage. Le pont a souvent été dressé comme un portail : Joseph Stella en fit en 1919-1920 une cathédrale de câbles, conservée à la Yale University Art Gallery ; Walker Evans le photographia pour l’édition de 1930 du poème The Bridge de Hart Crane ; Georgia O’Keeffe le peignit en 1949, avant de quitter New York pour le Nouveau-Mexique. Ici, le reflet le ramène au sol.
En 1856, avant le pont, Walt Whitman publiait le poème qui deviendrait « Crossing Brooklyn Ferry ». La série New York suit la ville par ses ponts, ses avenues et ses toits ; elle commence ici, au point d’origine du pont.





